Et si Haddock avait parlé à Tintin de ses jeux vidéo ?

Revenons sur Haddock et les jeux vidéo. Nous avons vu la semaine dernière que dans l’état où il se trouve dans Le Crabe aux pinces d’or, il aurait probablement joué à n’importe quoi pourvu que ce soit de façon compulsive. Il est en effet plongé à ce moment dans une dépression où il éprouve – comme bien des toxicomanes – un mélange de honte, de colère et de dégoût de lui-même. Or ce sont des émotions qu’il est facile de fuir dans les jeux vidéo, par un jeu répétitif qui évite de penser, bien sûr, mais aussi par la création d’un personnage virtuel tout puissant.
Puis Haddock évolue. Tintin l’invite à partager ses enquêtes et lui propose des raisons de vivre. Haddock y est valorisé et devient capable d’émotions plus riches et nuancées. Et ses questions se précisent : : « Qui était mon ancêtre le Chevalier de Hadoque, capitaine de marine sous le règne du roi Louis XIV ? ». J’imagine que s’il avait joué aux jeux vidéo, il se serait alors orienté vers des jeux qui lui auraient permis d’aborder ces questions de façon ludique. Il aurait pu jouer à Pirates et diriger un navire dans la mer des Caraïbes au XVIIIè siècle en s’identifiant à Hadoque ou à Rackam le Rouge. Ou bien se familiariser, dans Complot à la Cour du Roi Soleil, avec le père probable de son ancêtre, le roi Louis XIV lui-même  !(1)  Bref, il se serait rapproché de son histoire familiale à travers les espaces virtuels, avant que Tintin, que rien n’éloigne jamais de la réalité, ne l’invite à partir à la recherche de son ancêtre  « pour de vrai ».
Si nous sommes thérapeutes, c’est ce passage du jeu compulsif vers le jeu narratif que nous devons favoriser et accompagner chez les joueurs excessifs. Et certainement pas établir des programmes de réduction de consommation comme avec les substances toxiques qui ne sont jamais porteuses de sens en elles mêmes. Et pas non plus en jouant avec eux, tout au moins en consultation individuelle : dans une entretien psychothérapique de 30 à 35 minutes, comment voulez vous avoir le temps, à la fois, de jouer ET de parler. Car malheureusement, c’est bien le temps dont nous pouvons disposer, tant en pratique publique que privée. Les contraintes qui nous sont imposées nous obligent à choisir. Et si le jeu prend 20 minutes – comment jouer moins longtemps ? -, il en reste bien peu pour construire cet espace potentiel narratif où le joueur peut prendre du recul par rapport à son jeu. Car il faut du temps à l’adolescent pour construire la mythologie à la fois personnelle et familiale dont il a besoin pour passer de l’enfance à l’âge adulte.
 
(1) Voir mon ouvrage Tintin chez le psychanalyste, 1985, Paris : Aubier.

Commentaires

Boules de cristal et Temple du Soleil

 Pourtant, dans ces deux albums, le Capitaine, malgré la recherche personnelle de ses racines, reste tout autant un personnage à la fois impulsif et colérique, tout en restant en retrait (effacé devant le courage de Tintin). Quelle pathologie décrirait donc le Capitaine, puisqu'il pourrait tout autant avoir des traits de personnalité difficile, tout en ressentant une empathie tout à fait paternelle, et ce dans plusieurs albums.

Quant à la question du jeu vidéo, il faut surtout prendre en compte de nos jours l'intrusion du joueur dans l'univers parallèle ainsi que son implication qui est de plus en plus sollicitée, au contraire de l'imagination ou de ses pouces. Exemple probant, les MMORPG, jeux qui n'ont rien de "répétitif" en soi et permettent de se confronter à la fois aux autres (malgré l'aspect virtuel de la relation à l'autre, celle-ci n'en reste pas moins directe, tout en ayant conscience de la personne derrière le personnage).

 

Citoyen bidouilleur de vie

Mais Haddock n'est pas un adolescent, bien sûr. On l'imagine dans une monde de brutes qui l'a "endurci", peut-être, en tous les cas qui l'a poussé à faire face aux conflits et aux frustrations par les gros mots, et les insultes. Il essaie de se contenir parfois - 'L'affaire Tournesol', envers Séraphin Lampion, l'agent d'assurance flagorneur, intrusif et abuseur. Mais quelle est sa psychologie? Celle d'un adolescent? Est-il en recherche? Est-il un personnage qui évolue, ou essaie de le faire, à l'opposé de Tintin qui semble parfaitement intelligent - et peut-être moins bien décrit psychologiquement?
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Merci pour votre article!

L'errance du capitaine

En effet, on peut affirmer que le capitaine n'a pas l'âge d'un adolescent. Et pourtant il entre bien dans l'histoire de Tintin avec une problématique qu'on retrouve chez certains adolescents en souffrance : Avant de rencontrer Tintin Haddock
est en errance

Aperçu historique. SVP.

JC, tu sembles être un spécialiste de Tintin.
En cherchant sur Wikipedia, je vois seulement que Haddock est alcoolique
quand il rencontre Tintin dans "Le Crabe aux Pinces d'Or"
et qu'il a voyagé pendant vingt ans auparavant.
Mais est-il assez caractérisé pour qu'on en déduise ses problèmes psychologiques
auquels ramener son alcoolisme, éventuellement?...
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L'errance dont tu parles trouve-t-elle une sorte d'explication dans le reste de la série?