Othmani sur un vrai divan : Un psy ? Pour quoi faire ?

Paru dans La Gazette du Maroc, le 21 novembre 2005

Dès que j’ai vu la photo de Saâdeddine Othmani sur la Une du magazine TelQuel (N° 197 du 29 octobre), allongé sur un divan, je m’en suis emparé, ému par son courage mais aussi par le risque qu’il prend en s’exposant ainsi. Chapeau ! Quel culot ! Pour nombre de nos contemporains, le divan reste un lieu maudit, le lieu de la peste. En arrivant aux Etats-Unis et devant la foule enthousiaste venue l’accueillir, Freud avait soupiré en disant à Ferenczi, qui l’accompagnait : «Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste»...

J’ai été agréablement surpris de savoir que Saâdeddine Othmani a effectué une formation en psychiatrie. En tant que psychanalyste, ancien élève de l’Institut de Psychanalyse de Paris, je ne pouvais espérer mieux, d’autant plus qu’à son insu, il m’a fait un clin d’œil. A la question du journaliste : «Après trois ans d’exercice en tant que médecin généraliste et deux diplômes en théologie, vous faites psychiatrie. Ca aide en politique ?», sa réponse fut du pain béni pour le psychanalyste que je suis. Il me l’a présentée ainsi sur un plateau : «C’est difficile à dire, mais c’est fort possible. Je crois qu’il faut une autre personne qui fait de l’analyse pour dire si oui ou non, cela m’a aidé». Hélas, tout de suite après, il me reprend d’une main ce qu’il m’a offert de l’autre. A la question : «Vous avez déjà consulté un psy ?», vous répondez : «Non, jamais. Pour quoi faire ?». C’est bien dommage que monsieur Othmani se soit arrêté en si bon chemin alors qu’il représente une bonne indication en matière de psychanalyse puisqu’il reconnaît en lui-même l’existence de l’inconscient. Certes un inconscient théologique, mais un inconscient quand même. Ce n’est pas rien que d’accorder ainsi, même à demi mot, un droit à sa psyché. Détrompez-vous, monsieur Othmani. On ne fait pas une analyse seulement pour des problèmes qui relèvent de la psychiatrie ou d’une souffrance mentale, mais on en fait surtout pour mieux se connaître, mieux travailler, mieux aimer et aussi mieux créer. Monsieur Othmani, en sa qualité de psychiatre, doit certainement être au courant du fait que des hommes et des femmes d’État, pour ne prendre que le seul exemple français, avaient fait une psychanalyse dont un ex-président de la république encore vivante ? Et ça n’a aucunement amoindri ni leurs personnalités ni leur fonctions. Un État fort est celui qui désigne à sa tête, pour le servir, des femmes et des hommes cliniquement forts et capables de tenir la dragée haute aux tergiversations de leur inconscient en cas de tempêtes. L’incompétent dans un poste de responsabilité fait beaucoup de dégâts. Pour celui-là la psychanalyse est encore plus utile. En général, il ne souffre pas de ses symptômes, mais il en fait souffrir les autres. C’est son caractère qui s’est organisé, le plus souvent depuis son adolescence (monsieur Othmani a eu tort de dire qu’il n’a pas eu d’adolescence), sur un mode pathologique. Pour maintenir intacte une image de lui-même comme échappant à tous les malheurs communs de l’humanité, il fait subir à son entourage familial et professionnel toutes sortes de tourments.

Un leader politique sans adolescence

Quant il est en position de décider du destin des autres, par exemple en tant que médecin, enseignant, responsable religieux ou politique, chef d’entreprise ou homme d’Etat, ses conduites aberrantes entraînent le malheur de dizaines de personnes autour de lui. La psychanalyse d’une seule personne en position de médiateur a ainsi des conséquences favorables pour quantité d’autres.
Dans un pays comme le nôtre, où le cadre intellectuel a des responsabilités particulièrement lourdes, la psychanalyse n’est nullement un luxe, mais au contraire elle s’avère encore plus nécessaire que dans les pays riches. Si l’on demande à cette personne pour quelle raison elle fait en sorte de rendre la vie de ses proches impossible, elle est bien en peine de répondre. En revanche, si on lui demande de dire tout ce qui lui vient à l’esprit, sans faire de choix et sans rien écarter, quelque gênant que cela puisse lui paraître, un psychanalyste correctement formé peut découvrir, en écoutant la succession apparemment illogique des associations de ses idées, les raisons inconscientes des aberrations de ses comportements. Le psychanalyste ne donne aucun conseil, il se contente d’être présent, d’écouter et surtout d’interpréter : peu à peu, en effet, les représentations du passé, liées au personnage important de l’enfance, sont déplacées vers le psychanalyste et détachées de leur charge affective pathologique par l’interprétation du transfert.
Dans un livre écrit en collaboration avec Alain Braconnier, mon ami Jalil Bennani situe cette période de la vie à laquelle personne n’échappe comme une période cruciale à la formation du caractère. La puberté, caractérisée par l’apparition de la capacité orgastique et l’avènement de la capacité reproductive, entraîne une explosion libidinale, une éruption pulsionnelle génitale et un mouvement de régression vers les pulsions prégénitales. D’un point de vue économique, l’apparition brusque d’énergie libre conduit l’adolescent de façon incoercible à la recherche d’une décharge tensionnelle. A ces changements économiques, s’associent, comme c’est toujours le cas, des changements dans la perspective dynamique : le conflit intérieur de l’adolescent n’est pas une simple réplique du conflit oedipien, il s’y associe des conflits plus «archaïques» comme par exemple entre le Moi et l’idéal du Moi. Le rapport entre la prééminence du désir sexuel et la proximité des possibles est la source d’une angoisse dont la qualité est liée à la dimension mégalomaniaque. Comme le souligne Freud : «Tout renforcement des exigences pulsionnelles accroît la résistance du Moi à la pulsion…». Pour lui, le pronostic de l’aboutissement de la puberté ne repose pas tant sur la puissance des pulsions, mais plutôt sur la tolérance ou l’intolérance du Moi à l’égard de ses pulsions. L’adolescence se manifeste aussi par de profondes modifications physiologiques qui ont évidemment d’importantes répercussions psychologiques aussi bien au niveau de la réalité concrète qu’au niveau imaginaire et symbolique. Toutes les modifications physiologiques vont être la source de perturbations dans l’équilibre psychique de l’adolescent qui sera réactivé par l’angoisse de castration. L’adolescent est donc confronté à une série de modifications corporelles qu’il a du mal à intégrer et qui de toute façon surviennent à un rythme rapide et provoquent des conflits. Pour endiguer ces conflits, l’adolescent va mettre en place certaines défenses comme l’intellectualisation et l’ascétisme, le clivage et les mécanismes associés et enfin la mise en acte. L’hyper-intellectualisation est un mécanisme défensif du Moi pour mieux contrôler les pulsions au niveau de la pensée. Chacun connaît ces adolescents qui passent des heures interminables en discussion et reconstruction du monde. L’adhésion massive, immédiatement sans nuance, à des théories philosophiques politiques ou religieuses est un exemple à la fois de l’hyper intellectualisation et de l’idéalisation projective. Quant à l’ascétisme, il pourrait être défini, à cette période de la vie, comme un mécanisme défensif du Moi pour mieux contrôler les pulsions au niveau du corps. Il s’agit de ces adolescents qui s’imposent des tâches ou des restrictions physiques plus ou moins draconiennes devenant des «galériens volontaires» en pratiquant un sport d’une manière additive ou bien en s’interdisant telles nourritures, refusant toute satisfaction ou plaisir corporel. On perçoit aisément, derrière cet ascétisme, les tentatives de contrôle des désirs sexuels, en particulier de la masturbation. Cliniquement, le clivage s’illustre par de brusques passages d’une extrême à l’autre, d’une opinion à une autre, d’un idéal à un autre. On l’observe aussi dans les comportements à l’évidence contradictoires de l’adolescent : ainsi tel qui réclame bruyamment son indépendance (sortir tard le soir, partir sans les parents en vacances…) veut être accompagné de ses parents pour d’autres conduites en apparences banales.
Ces brusques changements, ces contradictions sont d’autant plus incompréhensibles en apparence, que l’adolescent tient tout un discours rationalisant et intellectualisant. La mise en acte est parfois si importante qu’elle occupe apparemment tout le champ comportemental. Elle atteint son maximum dans la psychopathie. Elle protège l’adolescent du conflit intériorisé et de la souffrance psychique, mais elle entrave toute possibilité de maturation progressive de telle sorte que l’incessante répétition de cette mise en acte apparaît souvent comme la seule issue.

(Suite et fin de ce “Débat” dans La Gazette du Maroc n°448 du 28 novembre 2005, à paraître).

 

Saâdeddine Othmani est leader du PJD (Parti de la Justice et du Développement au Maroc).