Vu du divan | Une séance "bien sanglante"
Signe des temps : analysants, psychiatres, analystes en formation tiennent leur blog. Ainsi en va-t-il d'Ardalia qui nous prête ce billet, Une séance "bien sanglante", posté le 29 novembre 2007 sur son blog Bulle de papier.
Quand je sors dans la rue, un peu sonnée, aujourd'hui, une épaule crispée, les tripes à peine remises en place, mais encore fumantes et pas bien calées, j'estime en général si la séance a été "sanglante".
C'est mon mot, "sanglante", je pourrai dire "cuisante" aussi. Pourtant, il n'y a pas de sang, pas de punition, au contraire, il y a du soin. Mais du soin qui se fait dans les larmes. Le soin, c'est vider le pus, vider les haines honteuses, les désirs interdits, les espoirs déchirés. Le soin, c'est regarder le plus noir de soi, raconter les conditions d'émergence de cette noirceur, pourquoi elle a fleuri et comprendre pourquoi elle a été refoulée.
En général, les conditions du refoulement sont évidentes, mais on peut se leurrer un peu, croire un temps qu'on a agi pour protéger l'autre alors que l'on n' agit jamais que pour soi, pour ne pas perdre l'attention ou l'amour dont on a l'habitude, dont on a besoin. On peut se leurrer pour ne pas regarder en face le chantage affectif inconscient : attention, si tu le dis, ta maman ne t'aimera plus, attention, si tu le mets en face de ses responsabilités, ton papa va t'abandonner, attention, tu sais... la "mort" est si vite arrivée... Tu sais déjà qu'il n'est pas besoin du bord d'une route pour t'abandonner, regarde, ça t'arrive tous les jours dans ta famille... Attention à toi!
Comme une mère qui pèse au creux de la main, la couche pleine de son bébé, je pèse mes mouchoirs en fin de séance. De toute façon, si je ne pleure pas, ce n'est pas une bonne séance, si je ne presse pas ce qui fait peur, là, je n'aurais pas rempli mon contrat vis à vis de moi : je suis là pour guérir. Guérir de quoi? Concrètement, de la prison de souffrance et de peurs, après, le reste... je laisse juger les spécialistes.
C'est assez étrange, d'agir avec soi comme un médecin, de palper, de trouver la région qui fait mal, c'est là, c'est bien là, n'est-ce pas? Pendant longtemps, on évite, on louvoie, on contourne ces régions douloureuses, on raconte et insensiblement, si j'ose dire, on se rapproche, oui, c'est là que j'ai mal, oui, c'est bien là.
Parfois, c'est trop et l'on se bloque. Non!
Et l'on nie l'évidence, pour sauver sa peau...
Et puis, avec l'expérience, on sait bien que c'est là qu'il faut aller, là où ça fait mal. Si l'on n'a pas la force, on fait demi-tour, on va ailleurs, avec une pensée pour cette région maudite, sachant bien qu'on la reverra, qu'on y reviendra, mais plus fort, prêt pour mieux l'affronter.
Et pourtant...
Aujourd'hui encore, je sens mes résistances, dont la plus dure est que je ne veux pas sangloter, je ne veux pas me laisser aller, car, là, pour moi, cette confiance, c'est le lieu de tous les dangers. Oui, je sais que l'avenir est là, mais je refuse encore de tout lâcher, et je sais que ça arrivera pourtant, et je sais que ce sera alors, peut-être, la fin de l'analyse. Mais pour cela, il faudra aller encore plus loin dans la terreur, dans la fuite, dans la négation du mal, au fond, des pires mensonges, ceux que l'on s'est fait à soi-même pour survivre, pour survivre...
C'est bon de retourner dans le rue, à la vie normale, même avec une tête de déterrée, de se reboutonner, de rejouer le jeu des masques, de se sentir en vie. C'est bon de laisser ça dans le cabinet du psy : les désirs crus de mort, d'amour, de vie. C'est bon de quitter les mondes grandioses et médiocres de l'inconscient, de retrouver la palpable banalité du réel, le regard d'un type, le feu qui passe au vert, une petite fille qui parle fort. C'est bon de retourner à la vie, plus modeste, c'est vrai, moins arrogant et fier à bras : plus modeste, certes, mais dix fois plus fort. Après l'avoir pleinement vécue, on peut quitter ce qui ne sera plus désormais, qu'une séance parmi d'autres.
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Il n’y a que très peu de séquences filmiques dans lesquelles Sigmund Freud figure. Je me souviens de quelques extraits où on le voit caresser son chien, fumer son éternel cigare devant une fenêtre (fermée !). Jamais on ne le voit parler de ces patients, et bien sûr, on ne le voit pas parler non plus avec ses patients.
Commentaires
...
Un regard qui cherche à être lucide, à ne pas se réfugier dans le rôle de victime, dans l'apitoiement sur son sort. Se rendre compte, finalement, que ce sont moins les autres qui sont responsables de son état que soi-même avec les "bébéfices" que l'on a pu - très paradoxalement - en retirer... C'est un beau morceau clinique comme l'on dit d'un 1
morceau de musique...
Bébéfices et autres fils de Bénéf...
... "Se rendre compte, finalement, que ce sont moins les autres qui sont responsables de son état que soi-même avec les "bébéfices" que l'on a pu - très paradoxalement - en retirer... C'est un beau morceau clinique comme l'on dit d'un morceau de musique..."
Des "bébéfices", c'est un beau complément au billet d'Ardalia.
Cordialement,
FB
Oui, peut-être?
Cela dit, « sanglant » et « cuisant, » ce n?est pas la même chose.
S?il est sanglant, le combat est d?égal à égal. S?il est cuisant, il devient punition verticale.
Il n?est pas sûr que le vertical trouve sa solution dans l?horizontal, puisque le combat ne change pas.
Pourquoi y-a-t-il combat ?
En souhaitant bien sûr, n?être ni saignant, ni cuisant...
Cordialement,
Frédéric Kahef